Jean-Pierre Gandebeuf

Le Dauphiné Libéré Annecy

 

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Les "Ferré" de la Reine

 

Annecy. Au théâtre de l'Echange à Annecy, 1h30 à la gloire de Ferré avec Monique Tréhard… recréation sans préau mais pas loin de Prévert, avec Apollimon, Caussinaire, le fou d'Elsa… quand une chanteuse monte au créneau de la poésie sans filet avec le pianola de la tendresse.

 

 


Les partitions jonchent le sol sans qu'il y ait entre elles le moindre désaccord. Pas d'apparat. On attend le premier courant d'air un peu vachard pour voir si l'ambiance est dodécaphonique ou nostalgique étoilé. Constat : "Monsieur tout blanc" peut aller se rhabiller. Cette fois, une dame de cœur assure le service, en longue tunique immaculée. Le temps de nous servir un Ferré de derrière les fados, en infusion de ferveur s'il vous plaît. Pourquoi blanc puisqu'elle assure avoir emprunté trois couleurs à l'artiste ?

 

Sans doute pour faire toute la lumière sur l'un des auteurs-compositeurs-interprètes de ce siècle. Par chance, le piano ressemble à un voilier. Nous sommes très vite au large. En deux temps trois Mourmansks (à peine un soupir) Monique Tréhard vous remet les bémols dans les plis en veillant à ne pas renverser un quatrain sur la nappe, voire même une élégie. Un bonheur est si vite arrivé. Alors, Ferré pour soi, pure soie (quand aux vers) ou sur son quant-à-soi ? Nenni, tout le monde aura sa part du gâteau. Gonflée, la môme qui s'excuse en passant de mettre en musique quelques phrases empruntées au poète. Empruntées ?

Sûrement pas. A l'aise Blaise au contraire, après les pulsations cardiaques "allegro vivace" des premières mesures. Suffit de suivre l'enroulé du spectacle où le trémolo est banni et la nuance exquise. Le poète, l'ami du peuple, le musicien… tous ces Ferré qui n'en font qu'un (excepté tous les autres) nous sont restitués sans faux-col. Au loin, le clairon sonne l'appel : Aragon, Apollinaire, Caussimon ?

 

 

La montée des couleurs

 

Présents couchés ! Alors, nous sommes dans de beaux draps. Par chance, Tréhard aligne ses trésors musicaux qu'on ne saurait appeler standards par faiblesse. C'est qu'on ne demande pas Ferré au standard. D'ailleurs, il ne répond pas au téléphone. De "l'étang chimérique" à "l'affiche rouge, "il n'aurait fallu" au "temps du tango", on est vite accro à la … blanche. Circuit court. On a vérifié les fusibles. Si Monique très rare habite le texte (ce n'est pas une contrepèterie) c'est à force d'aimer n'est-ce pas. Aussi bien, elle pourrait nous servir Ferré à la croque-au-sel ou en rémoulade. Pas nécessaire d'aller à Ostende. A l'Echange, ça ira bien comme ça. Des prestations tirées au cordeau, au cours desquelles, le plancher n'a pas eu l'impudeur de craquer. Le public si. Faut le comprendre. La nostalgie ne pluche que l'été. Les harmonies musardent sur le clavier, on rigole avec la "Joconde" tricotée façon "Madame Arthur", on glisse du chant au texte.

A cappella, chapeau ! Recommandation à saisir au vol : "gare à l'imbécillité contemplative !". De temps en temps, avec une légèreté de plume, elle boit (la dame) dans un grand vers à pieds en cristal de poème. Qui sait, histoire de se désaltérer dans le courant d'une ombre pure. Eh, Léo, comment tu te portes ? !!! "Si ça va pas, tu peux toujours aller la voir, hein, la poésie !". Il connaît la musique l'anar mais il doit faire attention (en ces temps difficiles) de ne pas prendre les enfants du bon Dieu pour un canard d'orchestre. Et le journaliste lambda, la citoyenne Tréhard pour le chevalier blanc de la mélancolie casanière.

 

 

Questions

 

Peut-on dire que vous êtes une chanteuse irréaliste ?

• Si vous feuilletez le catalogue de la Redoute, on peut dire ça comme ça en effet !

 

En clair, une chanteuse engazée ?

• Oui, pour boucher le trou de l'ozone !

Allons, l'honneur est soft et Ferré immortel à jamais.

 

Les lignes manquent pour évoquer l'extraordinaire diversité des textes et la grande chaleur de l'interprétation. Monique Tréhard est au sommet de son art, apaisée et forte à la fois. Elle emmène son public dans son univers, avec beaucoup de complicité et de délicatesse. Elle pose sur ses musiques les textes qu'elle aime et elle nous les fait aimer, naturellement. Monique Tréhard chante toujours et elle nous intéresse toujours. Bigrement.